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La relocalisation d’activités industrielles en Europe : le tube de l’été post-covid19 ou une dynamique en devenir ?

Photo d'une usine textile

Les crises économiques, nous connaissions. Les délocalisations, nous connaissions. Les fermetures de sites industriels emblématiques, nous connaissions aussi… Dans ce tableau plutôt sombre, la relocalisation d’activités industrielles apparaît comme un thème médiatique presque nouveau. Une embellie météorologique similaire au ciel bleu que nous observons depuis nos postes de confinés. Quasiment une aberration, dans ce contexte d’état d’urgence sanitaire peu enclin à nous ouvrir une fenêtre d’optimisme. Mais ceci n’est-il pas qu’un simple phénomène de mode ? L’observation des différentes tendances, parfois contradictoires qui sont actuellement en œuvre permet peut-être d’arriver à discerner si ce regain de patriotisme industriel peut s’inscrire sur un temps long.*

 

Le déclencheur : les ruptures dans les chaînes d’approvisionnement

Largement couvertes par la presse ces dernières semaines, les perturbations d’approvisionnement générées par l’arrêt des activités industrielles en Asie, et particulièrement en Chine, ont provoqué une prise de conscience généralisée en France et en Europe.

Cette prise de conscience doublée d’un phénomène de sidération de début de confinement a amené nombre de gouvernements à crier haut et fort qu’il fallait repenser l’organisation des chaînes d’approvisionnement mais aussi la manière de répartir son risque à l’échelle planétaire pour les industriels.

Il convient ceci-dit de ne pas faire d’amalgame entre la diversification des sources d’approvisionnement et la relocalisation d’activités. Bien que liés, ce sont deux sujets distincts.

 

Pérenniser le tissu industriel pour bénéficier des réorganisations d’approvisionnement

L’histoire démontre que réinvestir en période de crise est loin d’être un réflexe naturel. Donc, avant de mobiliser des capacités d’investissement – sans doute fortement réduites après cette période sans précédent – pour créer de nouvelles lignes de production ou même de nouveaux sites, c’est d’abord une diversification plus importante dans les sources d’approvisionnement qui devrait s’opérer. Ce sera donc semble-t-il la première conséquence logique de cette crise sanitaire et du choc économique qui suivra.

Le sujet étant de mieux répartir son sourcing, en faisant plus appel à des entreprises ayant leurs centres de production en France et en Europe, les industriels disposeront nécessairement d’une capacité accrue pour éviter les tensions d’approvisionnement. Décision simple, rapide à prendre (à quelques bémols organisationnels près), et peu engageante comparativement à un investissement… Le préalable étant que les acheteurs acceptent des niveaux de prix sans doute plus élevés qui se répercuteront alors sur les consommateurs finaux.

Les derniers sondages publiés[1] annoncent que le consommateur accepterait une hausse de prix en contrepartie d’une garantie de voir des activités industrielles se relocaliser sur le territoire (89% des français), là est le message d’espoir. Cependant, l’acceptation d’une hausse globale des prix des biens courants apparaît quelque peu antinomique avec la récente crise des gilets jaunes. Il est difficile à ce stade d’imaginer quel moteur prendra le pas sur l’autre, mais il est probable que le premier prévale au regard des nouvelles tendances de consommation au cœur desquelles le « Made in France », les circuits courts, et le souhait d’une économie plus durable prennent une place prépondérante.

L’autre préalable sera aussi, pour les industriels assembleurs sur le sol européen, d’identifier les sous-traitants en mesure de fournir les produits nécessaires à des coûts compétitifs. L’exercice n’est pas si simple compte tenu des épisodes successifs de désindustrialisation et de délocalisation qui ont engendré un appauvrissement du tissu industriel européen à la fois en termes de capacité de production et de compétences. De plus, nombres de sous-traitants dont les bases étaient friables avant cette crise sanitaire, pourraient n’avoir d’autres choix que de mettre la clé sous la porte faute de trésorerie suffisante. Là-dessus, les projections restent un exercice d’équilibriste mais on ne peut ignorer qu’il y aura un impact fort sur ces chaînes de valeur. La réponse gouvernementale et européenne devra donc d’abord être en direction des entreprises constituant notre tissu industriel afin de les préserver et de reconstituer leurs capacités d’investissement.

Une fois pérennisé, ce tissu sera sans doute en mesure de répondre aux hausses de prises de commandes potentielles qui pourraient arriver des donneurs d’ordres. Préservation des emplois et des savoir-faire, développement des chaînes de valeur industrielles, renforcement de certains territoires, réduction des impacts environnementaux, diminution des risques… les impacts positifs d’une telle politique de soutien et de relance seraient multiples, notamment pour les territoires qui se battent quotidiennement pour soutenir leurs entreprises et développer leur attractivité. Au-delà des gouvernements, c’est en effet sur eux qu’il faudra s’appuyer. Les collectivités, déjà à l’œuvre en ces temps de confinement, sont les vrais maîtres d’ouvrages dans la relance, à la fois comme relais local pour décliner l’initiative nationale, mais également pour impulser et renforcer une véritable politique économique régionale en cohérence avec les dispositifs gouvernementaux.

 

Renforcer l’attractivité pour capter les nouveaux investissements

Si ce cercle vertueux est engagé ce sera une première victoire de l’après, au-delà de très emblématiques relocalisations d’activités industrielles qui peuvent paraître prophétiques à ce stade. Il semble, en effet, compliqué de voir se profiler une stratégie massive d’augmentation des capacités industrielles en Europe à court terme.

Pour illustrer cela, revenons sur la période d’incertitude liée au Brexit qui avait déjà suscitée des envolées lyriques sur la relocalisation d’activités en France et en Europe. Relocalisations qui se sont produites en partie avec une recrudescence d’investissements en provenance du Royaume-Uni vers l’Europe continentale notamment dans les services financiers.

A contrario, le phénomène a été plus timide en ce qui concerne les activités industrielles. En fait, les principales décisions d’investissement prises dans le cadre du Brexit sont arrivées de pays plus lointains. Par exemple, les Etats-Unis sont devenus le premier investisseur en France alors qu’historiquement ils investissaient plus naturellement en Grande-Bretagne. L’eldorado britannique n’étant plus, les entreprises nord-américaines se sont reportées sur l’Allemagne, la France et d’autres pays européens afin d’avoir accès aisément au marché unique. C’est sur cette externalité positive du Brexit qu’il est très intéressant de se pencher.

La crise sanitaire vient s’ajouter à d’autres phénomènes géopolitiques : guerre commerciale sino-américaine, tensions accrues au Moyen-Orient, catastrophes environnementales plus récurrentes (comme, par exemple, les incendies ravageurs en Australie)… Gageons donc que ces considérations qui semblaient abstraites et qui sommeillaient dans les têtes des décideurs industriels seront réveillées par la crise sanitaire. Si tel est le cas, une prise en compte plus importante du facteur risque « géopolitique et sanitaire » dans les nouvelles décisions d’investissement deviendra un critère majeur. Ceci aura alors pour effet de renforcer l’espace économique européen dans son attractivité vis-à-vis des activités industrielles.

L’industrie européenne se transforme, elle devient de plus en plus compétitive, de nombreux réseaux et mesures de soutien permettent d’accompagner les industriels dans leurs évolutions vers l’industrie 4.0. Notre attractivité sur ces sujets est de plus en plus forte, et le volontarisme politique de ces dernières années (création de l’Alliance Industrie du Futur, partenariats publics-privés, dispositif Territoires d’Industrie, mobilisation de BPI France, implication plus forte de centres de recherches comme le CEA,…) devra se poursuivre pour mener jusqu’au bout cette transformation et rendre encore plus compétitifs nos industriels. Le duo franco-allemand, clairement leader sur ces sujets, devra jouer pleinement son rôle pour conforter nos chaînes de valeur.

Après cela, l’émergence d’un tissu industriel encore plus fort, innovant, et compétitif devrait se confirmer. Cette nouvelle donne combinée à la disponibilité des compétences et de financements, en plus d’une prise en compte accrue des risques géopolitiques et environnementaux dans les décisions d’investissement, devraient objectivement renforcer l’attractivité de l’Europe Occidentale pour les investissements industriels.

 

Les relocalisations d’activités, un pari de plus long terme conditionné à une attractivité forte

Même s’il est encore tôt pour l’affirmer, c’est donc dans un second temps que cette prise de conscience pourrait conduire à des relocalisations de certaines activités en Europe et en France.

Pour ce faire, la réponse devra être coordonnée à l’échelle européenne car la France seule ne disposera pas de toutes les solutions d’accueil pour tous les projets d’investissement. L’amorce est faite avec les différents plans de relance et de soutien aux entreprises annoncées par les différents gouvernements d’Europe occidentale. Ils permettront de juguler la crise dans certains secteurs.

Les centaines de millions d’habitants et la libre circulation des biens et personnes de l’espace Shengen offrent déjà un accès au marché conséquent aux entreprises qui font le choix de s’y implanter pour produire et vendre leurs biens et services. Cependant, la compétition internationale pour l’accueil d’activités et la captation des projets d’investissements perdurera. C’est en travaillant sur la modernisation de notre tissu industriel, le développement des compétences, et les gains en termes de compétitivité (grâce à une transformation digitale accrue) que les territoires renforceront leur attractivité pour capter les relocalisations potentielles.

Il reviendra aux pays européens de s’entendre pour faire de cette crise une réelle opportunité. Avancer en ordre dispersé sur le sujet, ne pourra que renforcer l’image d’une Europe fracturée qui pour exister dans la compétition internationale devra afficher un visage résolument uni et volontariste d’un point de vue économique.

C’est le renforcement de l’attractivité qui conduira naturellement les entreprises industrielles (et autres d’ailleurs) à (re)considérer le territoire européen comme un premier choix en termes d’implantation. Le tube de l’été pourra alors devenir une dynamique pérenne, fonctionnant d’elle-même sans nécessité d’un interventionnisme de long terme.

 

[1]Sondage Odoxa (1) réalisé pour « Les Echos » et Radio Classique, en partenariat avec la société de conseils Comfluence

Publié le 12/05/2020

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